Archives mensuelles : octobre 2012

Débat entre abolitionnistes et réglementaristes d’une autre époque : cela vous semble familier ?

A l’époque de l’esclavage raciste aux Etats-Unis, il y avait ceux qui disaient qu’une telle institution devait être abolie à terme (quoi que cela signifie) mais qui refusaient de la critiquer ouvertement et d’exiger sa fin, préférant militer pour un esclavage plus « humain ».

Et il y avait ceux qui croyaient en l’abolition et refusaient d’avaliser le système esclavagiste de quelque façon que ce soit. Les premiers critiquaient les seconds, clamant que leur refus de suivre le mouvement réglementariste ne ferait que renforcer l’esclavage.

Cela vous semble familier ?

Cette citation de William Lloyd Garrison, un abolitionniste du XIXe siècle, est instructive :

C’est une profonde absurdité que de dire que l’opposition morale sérieuse, persistante et sans compromis à un système d’une immoralité sans bornes renforce ce dernier, et que le moyen d’abolir un tel système est de n’en rien dire !
William Lloyd Garrison (23 avril 1858)

Garrison était clair : si vous vous opposez à l’esclavage, vous arrêtez de participer à cette institution. Point. Vous émancipez vos esclaves. Vous rejetez l’esclavage et vous n’avez pas honte de votre opposition. Vous n’essayez pas de la cacher. Vous exprimez, de façon ouverte et sincère, mais sans violence, votre « opposition morale persistante, sans compromis », à l’esclavage, qui est « un système d’une immoralité sans bornes ».

De même, si vous croyez que l’exploitation animale est une injustice, la solution n’est pas de soutenir l’exploitation « heureuse ». La solution est de devenir végan, d’être clair sur le fait que le véganisme représente, sans équivoque, le principe moral de base, et de s’engager dans une éducation végane créative et non-violente afin de convaincre les autres de ne plus participer à un système d’une « immoralité sans bornes ».

Il aurait été absurde, au XIXe siècle, de prétendre qu’il n’y avait pas de différence entre ceux qui s’opposaient à l’esclavage et ceux qui étaient en faveur de sa réglementation. Il est aujourd’hui absurde de prétendre qu’il n’y a pas de différence entre ceux qui présentent le véganisme comme base morale claire et sans équivoque, et ceux qui promeuvent la réglementation « humaine » de l’exploitation animale et la consommation « compassionnelle », et prétendent qu’être un « omnivore consciencieux » est une « position éthique défendable ».

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Si vous n’êtes pas végan, s’il vous plaît, devenez-le. Le véganisme est une question de non-violence. C’est d’abord une question de non-violence envers les autres êtres sentients. Mais c’est aussi une question de non-violence envers la terre et envers vous-même.

Le Monde est Végan ! Si vous le voulez.

Gary L. Francione
Professeur, Rutgers University
©2012 Gary L. Francione

Mon interview sur Philosophy Bites

Philosophy Bites est un site qui diffuse des podcasts d’interviews de philosophes. Philosophy Bites est conçu en partenariat avec l’Institut de Philosophie rattaché à l’University of London’s School of Advanced Study.

Par une belle journée ensoleillée de juillet, j’ai eu le grand plaisir de m’asseoir en compagnie de David Edmonds et Nigel Warburton à l’Université de Londres et de réaliser une interview pour Philosophy Bites.

L’interview a été postée sur le site de Philosophy Bite, et vous pouvez accéder directement au fichier audio ici.

J’espère qu’elle vous plaira et qu’elle vous incitera à réfléchir aux questions relatives à l’éthique animale.

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Si vous n’êtes pas végan, s’il vous plaît, devenez-le. Le véganisme est une question de non-violence. C’est d’abord une question de non-violence envers les autres êtres sentients. Mais c’est aussi une question de non-violence envers la terre et envers vous-même.

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Gary L. Francione

Professeur, Rutgers University
©2012 Gary L. Francione

Une réponse à la position de PETA sur l’exploitation « heureuse » ou « humaine »

Ingrid Newkirk, de People for the Ethical Treatment of Animals (PETA), a rédigé une Alerte concernant la position de PETA sur l’exploitation « heureuse ».

Voici ce que dit, en partie, cette Alerte :

PETA a fourni des efforts et continuera de travailler dur afin de réduire la totalité de la souffrance animale dans les industries de la viande, du lait et des œufs — car cela fait pour vous une énorme différence si vous êtes un cochon ou un poulet dans un élevage industriel. PETA a cessé de manifester devant les restaurants Burger King ou McDonald’s lorsque ces compagnies ont accepté les réformes, mais cela ne signifie pas que nous suggérions aux gens de manger de la viande provenant de Burger King ou de nulle part ailleurs — parce que nous savons que chaque bouchée est lestée de souffrance massive. Certes, il est mieux de payer plus pour un œuf provenant d’une poule ayant eu une vie un peu moins affreuse que celle qui a souffert davantage, mais nous devons faire mieux pour les animaux. En fait, il nous reste encore à trouver un élevage industriel « humain » où les animaux n’auront pas la queue coupée ni les oreilles douloureusement entaillées, où ils ne seront pas débecqués, écornés ou castrés sans anesthésie, où ils ne seront pas entassés les uns sur les autres sans air ni lumière, où leurs enfants bien-aimés ne leur seront pas retirés, où ils ne seront pas privés de la compagnie des autres, où ils ne seront pas envoyés en parc d’engraissement ou directement expédiés à l’abattoir avec le traumatisme de la capture, l’horreur du transport ou la terreur de voir les autres animaux se faire tuer avant de subir le même sort.

PETA met en avant le mode de vie végan depuis la création de l’organisation en 1980. Notre devise est la suivante : « Les animaux ne nous appartiennent pas pour l’alimentation, l’habillement, l’expérimentation, le divertissement ou tout autre abus que ce soit. » Grâce à de nombreux livres de cuisine végétalienne, des options de repas disponibles et des programmes tels que le Physicians Committee for Responsible Medicine’s 21-Day Vegan Kickstart et notre très populaire kit végan du débutant, nous pouvons tous aider les animaux — sans rien oublier. Vivre et laisser vivre, et inciter les autres à nous imiter en leur rappelant que, tout comme les êtres humains, les animaux ont des émotions et des besoins.

Il n’y a rien de tel que la viande humaine. Donner aux animaux quelques centimètres de plus d’espace de vie n’est tout simplement pas suffisant. Les animaux méritent mieux. L’élan est de notre côté, mais il revient à chacun d’entre nous de produire ce changement en étant des défenseurs actifs des droits des animaux. Je vous remercie !

Je reconnais avec gratitude qu’Ingrid Newkirk m’a fait découvrir le véganisme. Bien que je fusse devenu végétarien à la fin des années 1970, je consommais toujours des produits laitiers et des œufs, croyant qu’il était nécessaire d’en manger étant donné que je ne consommais pas de viande, de volaille ou de poisson. Je n’avais même jamais entendu le mot « végan » et j’ignorais qu’il était possible de mener une vie saine (moins encore une vie plus saine) sans consommer aucun produit d’origine animale. J’ai rencontré Ingrid tout à fait par hasard en octobre 1982 — cela fait 30 ans ce mois-ci —, et elle a littéralement jeté tous les produits laitiers de mon réfrigérateur ! Depuis cette date, je suis végan. J’apprécie ce qu’elle a fait, et je ne doute aucunement de son engagement pour le véganisme.

Mais PETA, depuis ses premiers jours, a changé de façon spectaculaire. En plus de son flot constant de campagnes sexistes renforçant la vision d’autrui comme marchandise — ce qui est une caractéristique à la fois du sexisme et du spécisme — ainsi que sa position sur le mouvement « no-kill », il n’y a aucun doute sur le fait que PETA soit désormais fortement impliquée dans l’ensemble du mouvement pour l’exploitation « heureuse » ou « humaine ».

PETA délivre des récompenses à divers fournisseurs de viande et produits d’origine animale « heureux » ;

PETA, avec d’autres groupes animalistes, a approuvé avec enthousiasme le programme/label « Animal Compassionate » de Whole Foods.

PETA, en 2004, a décerné un prix à Temple Grandin, la conceptrice des abattoirs « heureux » qu’elle-même dénomme l’« escalier pour le paradis » des systèmes d’abattage.

PETA annonce puis annule le boycottage des exploiteurs institutionnels d’animaux tels que Kentucky Fried Chicken ou Burger King, et loue ces entreprises au nom de leur préoccupation supposée du bien-être animal ;

PETA fait l’éloge de McDonald’s comme étant « vraiment ‘en tête’ dans la réforme des pratiques des fournisseurs de fast-food, dans le traitement et l’abattage des bœufs et des volailles. »

Dire que cela ne constitue pas un soutien à l’exploitation « heureuse » ou « humaine » est tout simplement incorrect.

Newkirk déclare :

PETA a cessé de manifester devant les restaurants Burger King et McDonald’s lorsque ces compagnies ont accepté les réformes, mais cela ne signifie pas que nous suggérions aux gens de manger de la viande provenant de Burger King ou de nulle part ailleurs — parce que nous savons que chaque bouchée est lestée de souffrance massive.

Mais si PETA annule boycottages et protestations, l’organisation n’a pas besoin de « suggérer de manger de la viande provenant de Burger King ou McDonald’s. » Lorsque PETA annonce la fin de l’opposition active, voici le message qu’elle envoie : ceux qui se soucient des animaux peuvent à nouveau fréquenter ces restaurants. Lorsque PETA vante McDonald’s, Burger King, le programme Whole Foods « Animal Compassionate » ou Kentucky Fried Chicken, le message envoyé est très clair. Il n’y a pas besoin de dire : « C’est bien de manger un hamburger. » Ce message est incontestablement implicite lorsque PETA fait l’éloge de la société ou de son programme de labels.

Newkirk semble reconnaître que les réformes de bien-être font très peu pour améliorer le bien-être des animaux. Des efforts de réforme, elle dit qu’ils procurent « une vie un peu moins affreuse » aux animaux et leur « donne[nt] […] quelques centimètres de plus d’espace de vie. » Je suis certainement d’accord avec elle là-dessus.

Mais alors, pourquoi PETA consacre-t-elle la majorité de ses ressources à ces campagnes de réforme du bien-être ? Celles-ci ne constituent pas une mince partie du programme de l’organisation : elles en sont, avec les campagnes ciblées, la pièce maîtresse. En effet, contrairement à sa défense du véganisme — Newkirk évoque le soutien de PETA au « 21-Days Vegan Kickstart et [son] très populaire kit végan du débutant » —, le soutien de l’organisation aux réformes de bien-être et aux campagnes ciblées est écrasant.

Il y a plusieurs années, le vice-président supérieur de PETA, Dan Mathews, a donné une interview dans un restaurant McDonald’s. Le journaliste lui a demandé s’il pouvait commander un cheeseburger. Mathews a répondu : « Commandez ce que vous voulez […]. La moitié de nos membres sont végétariens et l’autre moitié pense que c’est juste une bonne idée. »

Si la moitié seulement des membres de PETA sont végétariens et pas forcément végans, et que l’autre moitié en est encore à manger viande, produits laitiers et autres aliments d’origine animale, il est alors facile de comprendre pourquoi PETA consacre ses efforts à ces campagnes de réforme du bien-être : il est plus facile de s’adresser à des donateurs « compatissants » plutôt qu’à des végans. Par conséquent, PETA continuera de promouvoir les réformes de bien-être car c’est ce que désirent la majorité des membres ; ils veulent pouvoir consommer des produits d’origine animale tout en se considérant par ailleurs comme des défenseurs des « droits des animaux ».

Il y a de nombreuses années, le défunt défenseur des animaux Henry Spira a décrété qu’il allait se rapprocher des exploiteurs institutionnels pour tenter de changer les choses « de l’intérieur ». L’une de ses campagnes consistait à travailler avec l’industrie cosmétique afin de trouver des alternatives à l’utilisation d’animaux vivants pour les tests.

Une défenseuse des animaux, alors, a critiqué Spira :

Il fraie avec l’ennemi. Il y a six ou sept ans, nous avions beaucoup en commun. Tout ce qu’il faisait, nous nous en servions pour préparer le chemin, ce qui était crucial. Mais je pense qu’Henry a été trompé par la réponse de l’industrie. Henry a été incapable de s’affranchir du bourbier d’être devenu un médiateur de l’industrie. La recherche d’alternatives est un stratagème tout à fait transparent pour maintenir le statu quo.

Cette défenseuse des animaux, c ›était Ingrid Newkirk. Nous étions en 1989.

La critique qu’elle fit cette année-là de la démarche de Spira s’applique tout à fait à ces campagnes contemporaines qui cherchent à rendre l’agriculture animale plus « humaine » : elles exigent que les organisations animalistes deviennent des « médiateurs de l’industrie » au sein d’un « stratagème tout à fait transparent pour maintenir le statu quo. »

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Si vous n’êtes pas végan, s’il vous plaît, devenez-le. Le véganisme est une question de non-violence. C’est d’abord une question de non-violence envers les autres êtres sentients. Mais c’est aussi une question de non-violence envers la terre et envers vous-même.

Le Monde est Végan ! Si vous le voulez.

Gary L. Francione
Professeur, Rutgers University
©2012 Gary L. Francione

La fin et les moyens

Certains prétendent qu’il n’y a pas de réelle différence entre :

A. quelqu’un qui soutient que nous devrions abolir l’exploitation animale, et que le moyen d’y parvenir est la promotion du véganisme comme principe moral fondamental ainsi que le rejet de l’exploitation « heureuse »

et

B. quelqu’un qui dit espérer voir un jour la fin de l’ensemble (ou de la plus grande part) de l’exploitation animale, et que le moyen d’y parvenir est l’exploitation « heureuse » ainsi que les réglementations sur le bien-être animal.

Mais cela revient à dire qu’il n’y a pas de différence entre :

A. quelqu’un qui veut la paix dans le monde et promeut la non-violence dans nos rapports les uns avec les autres comme un moyen d’atteindre cette finalité

et

B. quelqu’un qui dit avoir la paix comme objectif, mais promeut l’usage de la guerre pour parvenir à cet état de paix.

Dire que ces différences relèvent uniquement d’un choix stratégique suppose que les moyens n’ont pas à être cohérents avec la finalité, et qu’ils peuvent même être incohérents. Il serait donc bien de promouvoir l ›exploitation animale « heureuse » pour parvenir à une (supposée) non-exploitation ; il serait bien de promouvoir la guerre pour parvenir à la paix.

Je suggère, en mettant de côté la question de savoir si l’exploitation « heureuse » permettrait d’arriver à la non-exploitation, ou si la guerre parviendrait réellement à établir la paix, que le fait de considérer ces différences comme de simples questions de stratégie revient à ignorer les différences fondamentales qui sont en jeu.

Les dirigeants du monde qui font la guerre prétendent toujours vouloir instaurer une paix durable. Je suis tout à fait certain que nombre de ces dirigeants, sinon tous, souhaitent réellement la paix dans la monde. Mais dire que nous ne pouvons distinguer Staline de Gandhi est, je pense, une erreur.

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Gary L. Francione
Professeur, Rutgers University
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Notre choix

A ceux qui soutiennent le mouvement du bien-être animal :

Ce n’est pas, comme beaucoup d’entre vous le prétendent, faire le choix d’aider les animaux « ici et maintenant » au lieu de les laisser souffrir en attendant que les végans soient plus nombreux.

Il s’agit de savoir si nous allons :

A. Investir nos ressources dans des campagnes coûteuses qui dureront des années et qui, si elles n’échouent pas totalement :

* auront pour résultat des modifications qui entreront en vigueur des années plus tard, et qui, de toute façon, ne seront en général jamais appliquées ;
* même si elles sont mises en œuvre et respectées, auront pour résultat, au mieux, un changement  minimal s’apparentant au rembourrage de la planche à eau du supplicié ;
* ne feront rien pour changer la perception du statut moral des animaux, et renforceront au contraire leur statut de produits ou de choses n’existant que pour l’usage des êtres humains ;
* auront l’effet contreproductif de rendre les gens plus à l’aise par rapport au fait de consommer les animaux ;
* feront des défenseurs des animaux des partenaires des exploiteurs institutionnels, lesquels leur demandent de les soutenir.

ou

B. S’impliquer dans une défense créative et non-violente qui fait la promotion du véganisme comme principe moral fondamental, réduira la demande et opérera un déplacement du paradigme dans notre manière de penser les animaux.

Chaque seconde et chaque centime investis dans A sont autant de secondes et de centimes perdus pour B.

A et B sont deux manières différentes de penser l’éthique animale, et mutuellement exclusives.

Ni A ni B ne sont immédiats ; ni A ni B n’aident les animaux « maintenant », et les deux impliquent des efforts graduels. La question est de savoir ce que vous choisissez de faire.

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Si vous n’êtes pas végan, s’il vous plaît, devenez-le. Le véganisme est une question de non-violence. C’est d’abord une question de non-violence envers les autres êtres sentients. Mais c’est aussi une question de non-violence envers la terre et envers vous-même.

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Gary L. Francione
Professeur, Rutgers University
©2012 Gary L. Francione

L’idéologie de l’exploitation animale n’a rien d’ « invisible »

Certaines personnes prétendent que l’idéologie de l’exploitation animale est « invisible », autrement dit qu’elle serait quelque chose par quoi nous serions conditionnés, ou dans quoi nous serions forcés d’être impliqués en raison d’une idéologie cachée, « invisible », ou d’un processus psychologique nécessitant d’être dévoilé.

Des variantes de cette théorie circulent depuis maintenant des années. La plus récente porte un nom : le « carnisme ».

J’affirme que les tenants de cette théorie sont dans l’erreur, et sérieusement de surcroît.

L’idéologie qui soutient l’exploitation animale est celle du bien-être animal.

Et cette idéologie n’est ni invisible, ni cachée d’aucune façon : au contraire, la théorie du bien-être constitue une part explicite de notre culture. Nous la connaissons, nous y réfléchissons, nous en discutons. La plupart des gens — qu’ils fassent partie du grand public ou des « défenseurs des animaux » — l’acceptent.

En outre, la théorie de l’ « invisibilité » n’est, en réalité, rien d’autre qu’une tentative de rendre invisible le vrai problème. Autrement dit, prétendre que l’idéologie du bien-être animal est « invisible », c’est nous encourager à ne pas procéder à une remise en cause sévère de cette théorie, pour embrasser le fantasme voulant que nous exploitions les animaux par suite de quelque conditionnement « invisible ».

Cela peut seulement avoir pour effet de maintenir l’idéologie welfariste fermement en place. En effet, un but explicite de la théorie de l’ « invisibilité » est précisément d’étouffer la dissidence et le débat sur le welfarisme. En tant que telle, la théorie de l’ « invisibilité » n’est elle-même rien d’autre qu’une version de l’idéologie welfariste.

En outre, la théorie de l’ « invisibilité » prétend nous décharger de toute responsabilité morale quant à notre conduite, affirmant que si nous participons à l’exploitation animale, c’est parce que nous sommes les « victimes » de l’idéologie « invisible ». Ainsi, si vous consommez des produits d’origine animale, ce n’est pas parce que vous prenez de mauvaises décisions morales et rendez les animaux victimes ; c’est parce que vous êtes victime d’un conditionnement « invisible ».

Imaginez si, dans les années 1950, on avait suggéré qu’une idéologie « invisible » ou un quelconque processus psychologique était à l’œuvre derrière ces croix en feu que l’on posait dans les maisons ou les églises fréquentées par les gens de couleur. Une telle hypothèse aurait été clairement erronée. Le problème était en effet des plus identifiables : il avait (et a) pour nom racisme. Toute tentative d’affirmer que le Ku Klux Klan aurait été « victime » d’une idéologie « invisible », à part le fait d’être absurde et choquante, n’aurait été qu’une tentative destinée à nous éviter de procéder à un sévère examen du racisme.

Il y avait, bien sûr, beaucoup de gens dans les années 1950 qui n’avaient pas conscience de, ou ne voulaient pas reconnaître, leur propre racisme. Mais ce n’était pas parce qu’une quelconque force invisible les en empêchait. Ce qui les en empêchait, c’étaient l’ignorance, l’égoïsme, et la croyance consciente que les gens de couleur étaient inférieurs.

La même analyse vaut pour ceux qui prônent le thème de l’invisibilité afin d’expliquer pourquoi nous collaborons à l’exploitation animale. Nous agissons ainsi parce que nous acceptons une idéologie très visible : celle du bien-être animal. Or nous devons rejeter cette idéologie, ainsi que la stratégie politique du réformisme et l’exploitation « heureuse » qu’elle met en œuvre.

Depuis une dizaine d’années, j’utilise l’expression de « schizophrénie morale » pour décrire la manière confuse dont nous réfléchissons à l’éthique animale. Mais dire que notre raisonnement sur les animaux est confus, ce n’est pas dire que l’exploitation animale est conditionnée par une force « invisible ». Nous traitons certains animaux comme des membres de la famille et d’autres comme de la nourriture, mais c’est parce que nous acceptons consciemment l’idéologie selon laquelle les animaux sont des biens et que nous pouvons accorder à certains de ces biens davantage de valeur qu’à d’autres.

Afin de cerner le problème, nous devons revenir brièvement aux origines historiques de la position du bien-être animal qui caractérise le paradigme prédominant dans l’éthique animale.

Un (très) bref survol historique

Avant le XIXe siècle, la pensée occidentale plaçait les animaux complètement en dehors de la communauté morale. Parce qu’ils étaient soi-disant non rationnels, dénués de conscience de soi et incapables d’utiliser le langage, etc., ils étaient considérés comme n’ayant aucune valeur morale. Ils n’étaient que des choses.

La situation changea au XIXe siècle avec l’apparition et le développement du mouvement pour le bien-être animal. La position du bien-être animal maintient que les animaux ne comptent pas moralement, que nous pouvons donc les utiliser pour nos propres fins car, bien qu’ils aient un intérêt à ne pas souffrir, ils n’ont pas un intérêt à vivre. A en croire les welfaristes, les animaux n’ont pas de conscience de soi, ni d’intérêt dans la poursuite de leur existence. Tant que nous les traitons bien et que nous les tuons d’une manière relativement indolore, ils ne se soucieraient pas du fait que nous les utilisions, seulement de la manière dont nous le faisons. Par conséquent, nous pouvons les utiliser à nos propres fins, mais nous avons l’obligation morale de les traiter « humainement ».

Vous voyez ? Les leçons d’histoire sont indolores.

Le bien-être animal : complètement visible et partie intégrante de notre pensée consciente

La position du bien-être animal développée au XIXe siècle constitue le paradigme dominant — la sagesse conventionnelle — qui a cours aujourd’hui. Elle constitue la façon de voir de la plupart des gens. Ces derniers pensent qu’il est bien d’utiliser les animaux, que les tuer « sans douleur » ne leur cause pas de tort. Ils estiment que nous devons les traiter « humainement ».

Réfléchissez à cela : connaissez-vous quelqu’un (en dehors des autres végans abolitionnistes) qui soit en désaccord avec l’idée qu’il est moralement acceptable d’utiliser les animaux, mais que nous avons l’obligation morale de les traiter « humainement » ? Probablement pas. Tout le monde dit accepter la position du bien-être animal.

Et il n’y a guère de différence entre cette dernière et la position communément (et à tort) appelée « mouvement des droits des animaux ». Songez que Peter Singer, le soi-disant « père » dudit mouvement, affirme qu’à l’exception des animaux supérieurs tels que les grands singes nonhumains, les animaux vivent dans un « éternel présent » et n’ont pas intérêt à vivre. Tant que nous leur fournissons une existence raisonnablement agréable et une mort relativement indolore, nous pouvons nous décharger de nos obligations morales envers eux. Par exemple, Singer déclare :

Pour éviter d’infliger de la souffrance aux animaux — sans mentionner le coût environnemental de la production animale intensive —, nous devons réduire drastiquement notre consommation de produits animaux. Mais cela signifie-t-il forcément un monde végan ? Ce serait une solution, mais pas nécessairement la seule. Si c’est le fait d’infliger de la souffrance qui nous préoccupe, plutôt que le fait de tuer, alors je peux aussi imaginer un monde dans lequel les gens consommeraient en majorité des aliments végétaux, mais occasionnellement s’offriraient le luxe de manger des œufs de poules élevées en plein air, ou peut-être même de la viande provenant d’animaux ayant vécu dans de bonnes conditions adaptées à leur espèce, avant d’être tués humainement à la ferme. (The Vegan, automne 2006)

Singer affirme :

Si quelqu’un fait l’effort de ne consommer que des animaux qui ont eu une vie bonne, cela peut être une position éthique défendable. Ce n’est pas ma position, mais je ne critiquerais pas une telle personne.

La différence entre Singer et la position welfariste conventionnelle, c’est qu’il estime que nous devons aller plus loin afin de fournir un traitement « humain » aux animaux, et que nous devons éliminer la plupart des aspects de l’agriculture intensive. Mais il n’a pas d’opposition de principe au fait de tuer et manger les animaux ou les produits d’origine animale, et il soutient les campagnes réformistes de bien-être qui apportent en réalité peu, sinon pas, d’améliorations au bien-être des animaux.

La position de Singer est celle de la plupart des grands groupes de « protection animale » aux Etats-Unis et en Europe. Autrement dit, ces groupes se focalisent sur le traitement, et non sur l’utilisation des animaux proprement dite.

Dans la mesure où ils parlent du véganisme, ils le présentent seulement comme un « outil » pour réduire la souffrance, et non comme le principe moral de base. Ils parlent de la souffrance, mais pas de la mort des animaux. Ils parlent de leur traitement, mais pas de leur utilisation. A leurs yeux, la vie animale n’a pas de valeur morale en soi.

HSUS et les autres grandes organisations étasuniennes ou européennes sont très claires : l’exploitation « heureuse » est moralement désirable.

Le PDG de HSUS, Wayne Pacelle, explique clairement que la viande « heureuse » est moralement une bonne chose :

Je ne pense pas que l’on doive adopter un régime végétarien pour faire la différence. Je pense que les petits choix que nous faisons — comme opter pour des agriculteurs élevant les animaux convenablement et avec humanité, ou réduire notre consommation —, que toutes ces choses comptent. Vous n’avez pas besoin d’être parfait pour avoir un impact. Ce que je ne veux pas, c’est que les gens se sentent paralysés, qu’ils croient devoir adopter un certain régime orthodoxe afin d’être partie prenante du changement. Absolument pas. Les petites décisions que tous nous pouvons prendre peuvent avoir d’énormes conséquences.

Selon Pacelle, vous pouvez avoir un impact en mangeant de la viande et des produits d’origine animale « produits par un agriculteur élevant les animaux d’une manière convenable et humaine. »

Ainsi, Pacelle ne se contente pas de suggérer que les produits obtenus « de manière convenable et humaine » sont valables, mais que les consommer est, moralement, la bonne chose à faire. C’est pourquoi HSUS juge bon de célébrer la décision de trois compagnies productrices de viande de supprimer progressivement, sur des années, les stalles de gestation économiquement non rentables, et de demander aux défenseurs des animaux de faire l’éloge public de ces compagnies, et de promouvoir ainsi la consommation « compassionnelle » de viande et de produits d’origine animale.

HSUS et d’autres grandes organisations aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni parrainent ainsi divers programmes de labels « humains »  explicitement destinés à rendre les consommateurs plus à l’aise par rapport au fait de continuer de consommer des produits d’origine animale.

Aussi, qu’y a-t-il exactement d’ « invisible » dans tout cela ? Réponse : rienAbsolument rien. Au contraire, c’est évident.

Les personnes qui affirment que l’utilisation des animaux est injustifiable sont qualifiées d’ « extrémistes » et réprimandées ; on les prie de ne plus « semer la zizanie » et de taire toute critique à l’encontre du mouvement pour l’exploitation « heureuse ». Les partisans de ce dernier affirme qu’il n’y qu’un seul mouvement : le leur.

Mais la sagesse conventionnelle — depuis le XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui — repose sur l’hypothèse selon laquelle la seule façon d’être conscient de soi est de l’être de la manière dont les humains le sont. Or, puisque les animaux, ainsi qu’on le prétend, n’ont pas conscience d’eux-mêmes de cette façon, alors ils n’ont pas un intérêt à la poursuite de leur existence. Nous ne leur portons donc pas préjudice si nous les tuons, tant que nous le faisons d’une manière relativement indolore.

Cette position, comme je l’affirme, est moralement indéfendable pour de nombreuses raisons, la plus pertinente étant qu’elle est fondamentalement spéciste en ce qu’elle privilégie arbitrairement une catégorie particulière de conscience de soi. Un être (humain ou nonhumain) peut avoir un intérêt dans la poursuite de son existence sans avoir la conscience de soi réflexive que nous associons d’habitude aux humains « normaux ».

Je rejette la position conventionnelle également parce que la façon dont nous traitons les animaux que nous utilisons pour la nourriture ne sera, en pratique, jamais « humaine » au sens où un tel adjectif doit être entendu. Comme je l’ai expliqué dans mon essai de 1995,Animals, Property, and the Law, puisque les animaux sont, légalement, des biens meubles, les normes de leur bien-être seront toujours minimales, et nous protégerons généralement leurs intérêts seulement lorsque nous aurons un bénéfice économique à le faire. Le résultat est que les réformes de bien-être mises en œuvre sont celles qui augmentent le rendement de production. Le résultat n’est pas de ne plus faire des animaux des biens, mais de les enfermer encore davantage dans ce paradigme.

Dans tous les cas, rien de cela n’est invisible. L’idéologie du bien-être constitue notre sagesse conventionnelle quant à l’utilisation des animaux, et elle est soutenue par le mouvement moderne de « protection animale ». Le problème existe ; nous en sommes tous conscients ; nous en discutons publiquement. Pas un jour ne se passe sans qu’une nouvelle histoire de produits d’origine animale « heureux » ne paraisse dans un journal célèbre ou à la télévision.

L’ironie de la théorie de l’ « invisibilité »

En réalité, dire que nous devons traiter l’idéologie de l’exploitation animale d’ « invisible » revient à dire que nous devons ignorer le paradigme dominant du bien-être animal ; que nous devons ignorer l’idéologie spéciste qui nous maintient à l’aise quant au fait d’exploiter les animaux.

Ce n’est pas une surprise de constater que ceux qui promeuvent la théorie de l’ « invisibilité » sont les mêmes qui présentent les réformes de bien-être comme « efficaces », ou qui nous expliquent que nous ne devons pas nous inquiéter d’une quelconque différence entre les positions abolitionniste et welfariste. Selon eux, nous devons seulement « travailler ensemble ». Mais leurs appels creux à l’ « unité » et à la cohésion ne sont rien d’autre qu’une approbation des réformes de bien-être et un soutien à l’exploitation « heureuse ». Ils attaquent et souvent caricaturent l’éthique abolitionniste, et, lorsqu’on les défie de s’expliquer, ils se plaignent d’être,eux, les victimes.

Les partisans de l’ « invisibilité » répètent que nous ne devons pas rechercher le discours public sur l’utilisation des animaux, car un tel discours serait idéologique et que les gens ne seraient pas prêts à l’entendre. C’est l’argument welfariste standard selon lequel « le véganisme est trop extrême ». Or, ceci n’est rien d’autre qu’une tentative patente d’écarter du discours public la seule chose dont, précisément, nous devons parler si nous voulons un jour émerger du non-sens que constitue l’exploitation « heureuse » et avoir une discussion éthique sérieuse sur la moralité de l’exploitation animale. Les partisans de l’ « invisibilité » prétendent que nous devons, à défaut, sinon par une implication et un soutien actifs, céder la place aux welfaristes et nous concentrer sur les campagnes en faveur du traitement « heureux » des animaux.

Les partisans de l’ « invisibilité » continuent de promouvoir l’idée que nous ne pouvons dire que l’exploitation animale est moralement condamnable en quelque sens « objectif » que ce soit. D’après eux, cette question relève seulement de l’opinion individuelle. Mais s’il n’y a pas de réalisme moral et que toutes les questions morales sont juste des questions d’opinion, alors nous pouvons dire que rien — le racisme, le sexisme, les agressions sexuelles d’enfants, les génocides, etc. — n’est, objectivement, condamnable sur le plan moral. Par ailleurs, si nous disons que l’exploitation humaine est, objectivement, condamnable sur le plan moral, mais que l’exploitation animale est seulement une question d’opinion, alors nous sommes spécistes, tout simplement.

La théorie de l’ « invisibilité » est destinée à s’assurer que nul ne discutera — ni même reconnaîtra — aucun des problèmes posés par l’idéologie du bien-être animal. La théorie de l’ « invisibilité » est une tentative patente de nous garder d’un examen sévère de la prémisse welfariste fondamentale posant que c’est la question du traitement, et non celle de l’utilisation des animaux, qui est pertinente, et que l’utilisation « heureuse » n’est pas moralement inacceptable. Cela maintient le paradigme du bien-être fermement en place.

La théorie de l’ « invisibilité » cherche à nous décharger de nos responsabilités. Selon une telle théorie, ce n’est pas notre acceptation de l’idéologie spéciste du bien-être animal, ni nos choix spécistes de consommer des produits d’origine animale qui sont responsables : c’est  l’idéologie « invisible » qui fait de nous des « victimes » et nous entraîne à participer au mal fait aux animaux. Donc si vous n’êtes pas végan, ce n’est pas un problème. Vous n’êtes qu’une victime. Si vous promouvez l’exploitation « heureuse » et que l’on vous critique, vous êtes une victime.

Tout ceci est un désastre pour les animaux nonhumains.

Le problème, ce n’est pas l’ « invisibilité ».

Le problème, c’est la position du bien-être animal.

Le problème, c’est un « mouvement » qui présente l’exploitation « heureuse » comme la solution au problème de l’exploitation animale.

Le problème, c’est notre échec à nous focaliser sur la question de l’utilisation, car depuis 200 ans nous avons clairement et très délibérément embrassé l’idée spéciste que les animaux ne se soucient pas du fait que nous les utilisions, mais seulement de la manièredont nous le faisons.

Le problème, c’est que le « père du mouvement des droits des animaux » promeuve de manière éhontée l’idéologie welfariste et parle du « luxe » de consommer des produits d’origine animale « humains », d’accord avec un « mouvement » qui présente le véganisme comme un simple outil pour réduire la souffrance, outil qui ne différerait en rien des cages « améliorées », de la viande « compassionnelle » ou du lait « heureux ».

Les problèmes ne sont nullement invisibles. Au contraire, ils sont on ne peut plus visibles, à l’instar de la solution : un rejet explicite de l’utilisation des animaux, et la reconnaissance du véganisme comme principe moral de base clair et sans équivoque.

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Si vous n’êtes pas végan, s’il vous plaît, devenez-le. Le véganisme est une question de non-violence. C’est d’abord une question de non-violence envers les autres êtres sentients. Mais c’est aussi une question de non-violence envers la terre et envers vous-même.

Le Monde est Végan ! Si vous le voulez.

Gary L. Francione
Professeur, Rutgers University
©2012 Gary L. Francione

Les droits des animaux : marginalisés par le « mouvement animaliste »

Plusieurs auteurs ont affirmé que nous devions soutenir d’autres initiatives que l’approche abolitionniste en ce que celle-ci était politiquement marginalisée et infructueuse.

Par exemple, dans leur livre Zoopolis: A Political Theory of Animal Rights, les philosophes Sue Donaldson et Will Kymlicka font remarquer :

Une des tâches centrales du mouvement consiste à comprendre pourquoi l’ART [la théorie des droits des animaux] reste si politiquement marginale. Pourquoi le grand public est-il de plus en plus ouvert aux réformes welfaristes et écologiques, comme la Proposition 2 ou la législation sur les espèces en voie de disparition, tout en restant irréductiblement réfractaire aux droits des animaux ? Ayant admis que les animaux sont des êtres vivants dont la souffrance importe sur le plan moral, pourquoi est-il si difficile de franchir l’étape suivante et de reconnaître qu’ils ont le droit fondamental de ne pas être exploités à des fins humaines ?

Donaldson et Kymlicka affirment être très solidaires de la perspective abolitionniste. Mais ils posent la question : pourquoi est-elle restée si marginale ?

J’en dirai beaucoup plus sur ce livre dans une réponse que je suis en train de faire aux professeurs Kymlicka et Donaldson, comme à d’autres auteurs qui ont récemment écrit sur la théorie abolitionniste. Mais je trouve étrange qu’ils pensent qu’il y a ici un mystère.

Le « mouvement animaliste » est dominé par de grands groupes qui promeuvent les réformes de bien-être et sortent de leur rôle en marginalisant la perspective abolitionniste.

Il est peu probable que le public, celui qui est concerné par l’éthique animale, « franchisse l’étape suivante » quand Peter Singer, le soi-disant « père du mouvement pour les droits des animaux », décrète :

Si quelqu’un fait l’effort de ne consommer que des animaux qui ont eu une vie bonne, cela peut être une position éthique défendable. Ce n’est pas ma position, mais je ne critiquerais pas une telle personne.

Selon Singer, du moment que nous procurons aux animaux une vie raisonnablement plaisante et une mort relativement douce, nous pouvons nous décharger de nos obligations morales envers eux. Il déclare par exemple :

Pour éviter d’infliger de la souffrance aux animaux — sans mentionner le coût environnemental de la production animale intensive —, nous devons réduire drastiquement notre consommation de produits animaux. Mais cela signifie-t-il forcément un monde végan ? Ce serait une solution, mais pas nécessairement la seule. Si c’est le fait d’infliger de la souffrance qui nous préoccupe, plutôt que le fait de tuer, alors je peux aussi imaginer un monde dans lequel les gens consommeraient en majorité des aliments végétaux, mais occasionnellement s’offriraient le luxe de manger des œufs de poules élevées en plein air, ou peut-être même de la viande provenant d’animaux ayant vécu dans de bonnes conditions adaptées à leur espèce, avant d’être tués humainement à la ferme. » (The Vegan, automne 2006)

Singer est donc en train de dire au public que le seul bien-être des animaux est une réponse moralement défendable aux questions fondamentales d’éthique animale. Pourquoi devrait-on aller plus loin ? Pourquoi serait-on obligé d’aller plus loin ?

Pourquoi devrait-on devenir végan quand le PDG de la Humane Society of the United States, Wayne Pacelle (lui-même végan), explique très clairement que la viande « heureuse » est moralement une bonne chose ? Pacelle déclare en effet :

Je ne pense pas que l’on doive adopter un régime végétarien pour faire la différence. Je pense que les petits choix que nous faisons — comme opter pour des agriculteurs élevant les animaux convenablement et avec humanité, ou réduire notre consommation —, que toutes ces choses comptent. Vous n’avez pas besoin d’être parfait pour avoir un impact. Ce que je ne veux pas, c’est que les gens se sentent paralysés, qu’ils croient devoir adopter un certain régime orthodoxe afin d’être partie prenante du changement. Absolument pas. Les petites décisions que nous pouvons tous prendre peuvent avoir d’énormes conséquences.

D’après Pacelle, vous pouvez donc avoir un impact en mangeant de la viande et des produits d’origine animale provenant d’ « agriculteurs élevant les animaux convenablement et avec humanité ».

Ainsi, non seulement HSUS ne se contente-t-elle pas de dire que les produits d’origine animale obtenus « convenablement et avec humanité » sont acceptables, mais qu’en consommer est cohérent avec le fait de se soucier moralement des animaux et de les considérer comme des membres de la communauté morale.

HSUS promeut activement la consommation de viande et d’autres produits d’origine animale.

Donaldson et Kymlicka font remarquer que même PETA, considérée comme une organisation portant un message radical, promeut les réformes de bien-être.

Encore une fois, si les gens qui sont perçus par le public comme des défenseurs des animaux affirment que les réformes de bien-être sont tout ce qui est moralement requis, pourquoi le public penserait-il autrement ?

Comme je l’ai déclaré dans The Animal Rights Debate: Abolition or Regulation?, le livre que j’ai coécrit avec le professeur Rober Garner :

Le mouvement animaliste moderne n’a jamais fait la promotion d’un message abolitionniste/végan clair et sans équivoque. Au contraire. Presque tous les grands groupes aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et ailleurs, plébiscitent l’approche welfariste, et dans la mesure même où ils parlent de l’approche abolitionniste/végane, ils la présentent comme une sorte d’objectif lointain et utopique. Ils qualifient souvent de façon péjorative le véganisme d’ « absolutiste », de « fondamentaliste » ou de « puriste », et, à la suite de Singer, affirment que le statut d’ « omnivore consciencieux » est moralement défendable.

Comprenez bien que je ne suis pas en train de dire que si tous les groupes animalistes changeaient d’optique et se lançaient dans une campagne abolitionniste/végane claire et sans équivoque, nous serions en mesure d’abolir l’exploitation animale du jour au lendemain, ou même dans un proche avenir. Mais nous aurions au moins amorcé le nécessaire changement de paradigme en axant la discussion sur les vrais problèmes. Le modèle welfariste a échoué et continuera d’échouer parce qu’il pose de mauvaises questions. Et je suis en profond désaccord avec ceux qui prétendent que le droit des animaux à ne pas souffrir, sans discussion préalable sur la moralité de leur utilisation en soi, mène à autre chose qu’à davantage de réglementations welfaristes du même acabit.

Ainsi, pour répondre à la question posée par les professeurs Donaldson et Kymlicka, le problème n’est pas que la perspective abolitionniste est marginale ; le problème est qu’elle a été activement marginalisée par un mouvement animaliste qui se réduit à d’énormes organismes de bienfaisance dominant le marché des idées et disant au public que les réformes de bien-être sont la seule chose nécessaire.

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Si vous n’êtes pas végan, s’il vous plaît, devenez-le. Le véganisme est une question de non-violence. C’est d’abord une question de non-violence envers les autres êtres sentients. Mais c’est aussi une question de non-violence envers la terre et envers vous-même.

Le Monde est Végan ! Si vous le voulez.

Gary L. Francione
Professeur, Rutgers University
©2012 Gary L. Francione