Le néowelfarisme invalidé par ses propres conditions

Chers Collègues :

L’approche abolitionniste considère le véganisme éthique comme une ligne de fond morale ; elle marque la reconnaissance de l’individualité morale des animaux et le refus de considérer ceux-ci comme des produits destinés à l’usage humain. Le véganisme éthique est une composante essentielle de l’engagement pour la non-violence.

L’approche néowelfariste rejette le véganisme comme ligne de fond morale. Les néowelfaristes considèrent même celui-ci comme « fanatique », et le réduisent à une question de « pureté personnelle » afin de faire valoir l’idée qu’il n’est rien de plus qu’un moyen comme un autre de réduire la souffrance. En ce sens, le véganisme ne serait pas différent du fait de consommer de la viande et des produits d’origine animale « heureux », ou du fait d’être végétarien et de considérer la chair animale comme moralement différentiable des autres produits d’origine animale.

Dans mon dernier Commentaire et mes textes, qui comprennent les autres articles publiés sur ce site (voir, par exemple,ici), j’ai expliqué que les néowelfaristes, à l’instar des welfaristes classiques, estiment le critère de la souffrance animale moralement pertinent, mais considèrent que les animaux nonhumains n’ont pas d’intérêt(s) à poursuivre leurs existences. Par conséquent, ils ne jugent pas l’utilisation et le massacre des animaux inacceptables en soi sur le plan moral, aussi longtemps que les animaux ont une vie raisonnablement agréable et une mort relativement sans douleur.

L’approche abolitionniste pose que les défenseurs des animaux doivent être des végans éthiques et s’engager dans une éducation au véganisme créative et non-violente vis-à-vis du public. L’approche néowelfariste soutient quant à elle que les défenseurs doivent promouvoir des réformes de bien-être dont ils prétendent qu’elles réduiront la souffrance.

Mais fût-ce dans ses conditions, l’approche néowelfariste ne fonctionne pas.

Examinons cet extrait de The Animal Activist’s Handbook de Matt Ball (Vegan Outreach) et Bruce Friedrich (PETA) :

Chaque année, la moyenne des Américains consomme environ 1/10e de vache, 1/3 de cochon, 1 dinde, 35 poulets et environ 50 animaux marins (principalement des fruits de mer). Un Américain est également responsable de la production d’une poule pondeuse et d’1/30e de vache laitière. En se basant simplement sur ces chiffres bruts, le pas le plus conséquent qu’un mangeur de viande puisse réaliser pour les animaux est de cesser de manger les oiseaux. C’est d’ailleurs ainsi que nous nous adressons aux gens : nous nous focalisons en premier lieu sur la cruauté perpétrée envers les oiseaux. Une fois qu’ils ont compris qu’ils peuvent franchir ce pas, il leur est ensuite plus facile de progresser et d’arrêter de manger les cochons, les poissons (particulièrement les poissons d’élevage), les œufs, le bétail, et enfin les produits laitiers.

Peu de gens embrassent un régime végétarien du jour au lendemain. Si nous aidons davantage de personnes à changer par le biais d’une évolution graduelle – de préférence en cessant d’abord de manger les oiseaux et les poissons, puis les cochons, puis le bétail –, nous pouvons épargner des souffrances considérables à de nombreux animaux. Puisque, sinon, la plupart des gens s’y prennent d’une autre manière (en renonçant d’abord à manger les vaches et les cochons), nous rendons un réel service aux animaux en nous focalisant en premier lieu sur la cruauté perpétrée envers les oiseaux élevés industriellement.

Ball et Friedrich soutiennent que les campagnes en faveur du bien-être, lesquelles insistent sur la « cruauté infligée aux oiseaux dans les élevages industriels », « épargner[ont] des souffrances considérables à de nombreux animaux ».

Cette position est problématique pour au moins trois raisons.

Premièrement, raisonnons en termes de psychologie pratique. Bien qu’il soit certainement admirable de la part de Ball et Friedrich de vouloir que les volailles soient prises au sérieux, l’idée que ceux qui mangent les vaches et les cochons vont développer un souci moral à l’égard des volailles est simplement peu réaliste. La plupart des gens ont malheureusement une très basse opinion des volailles. Beaucoup en sont presque les ennemis. Si l’arrière-plan de l’interview abominable de Sarah Palin avait été celui d’une vache en train d’être abattue et non celui d’une dinde, la réaction du public aurait été très différente. Ainsi, même si vous estimez que les réformes de bien-être graduelles sont une bonne idée, il reste que cette approche manque complètement le coche.

Deuxièmement, supposons qu’une personne cesse complètement de manger les volailles. Elle peut alors consommer davantage de poissons, d’œufs ou d’autres produits d’origine animale : aucune compensation à la souffrance ne fera donc contrepoids. Or la position néowelfariste suppose que chaque produit d’origine animale non consommé par un individu sera obligatoirement remplacé par cet individu par des produits d’origine végétale. Il n’y a absolument aucune raison de supposer une telle chose.

Bien entendu, dans le monde réel, une approche welfariste graduelle amènera seulement les gens à manger moins de bœufs et de porcs, mais plus de volailles, d’œufs, de fromage, de produits laitiers, etc.. Et c’est précisément la raison pour laquelle l’approche welfariste graduelle conduit en fin de compte à une augmentation de la souffrance globale.

Troisièmement, les néowelfaristes supposent qu’une campagne focalisée sur la cruauté perpétrée envers les oiseaux d’élevages industriels aura pour résultat que les gens arrêteront de manger les volailles.

Mais, par le ciel, pourquoi les néowelfaristes supposent-ils une éventualité pareille ?

N’est-il pas plus probable de croire que ces campagnes de bien-être n’auront pour effet que d’orienter les consommateurs vers l’une des alternatives viande « heureuse » plébiscitées par PETA et Vegan Outreach ? Les deux groupes, aux côtés d’autres sociétés commerciales welfaristes menées par Peter Singer, soutiennent le label « Compatissant envers les Animaux » de Whole Foods. On nous a même dit qu’il n’y avait, entre PETA et KFC, « aucune différence d’opinion quant à la manière dont les animaux devaient être traités » aussi longtemps que les volailles seraient gazées et non étourdies à l’électricité. Et que dire de ces merveilleux produits d’origine animale flanqués du label « Certifié Elevé et Manipulé avec Humanité » – label soutenu par la Humane Society des USA, la ASPCA et d’autres organisations ?

Le but explicite de ces programmes de labelling n’est-il pas de rendre les consommateurs plus à l’aise vis-à-vis du fait de consommer des produits d’origine animale ? C’est là une question rhétorique. Bien sûr que c’est le but.

Ainsi, pourquoi les néowelfaristes pensent-ils que les campagnes en faveur des oiseaux d’élevages industriels dissuaderont les gens de manger des volailles, alors que les néowelfaristes sont justement là pour leur proposer un produit d’origine animale « heureux » ? N’est-il pas plus plausible de croire que les consommateurs s’orienteront vers le marché de la viande « heureuse », un marché que les néowelfaristes ont précisément créé ?

Et quiconque pense que la viande « heureuse » plébiscitée par les organisations néowelfaristes aura réellement pour effet de réduire la souffrance croit aussi probablement en Santa Claus et au Lapin de Pâques. La différence entre un œuf de poule élevée en batterie conventionnel et un œuf de poule élevée « en plein air » est – tout au plus – la différence qu’il y a entre le fait d’être torturé à l’électricité sur une chaise rembourrée et le fait de l’être sur une chaise sans rembourrage.

Pour résumer, les néowelfaristes rejettent le véganisme comme ligne de fond morale parce qu’ils se soucient essentiellement de la souffrance. Mais leurs propositions de réformes de bien-être graduelles ne parviendront pas à réduire cette souffrance.

Le néowelfarisme est invalidé par ses propres conditions.

Devenez végan. C’est facile ; c’est meilleur pour la santé et la planète ; et c’est, surtout, la bonne chose à faire sur le plan moral.

Gary L. Francione
© 2009 Gary L. Francione